Domaine : Géographie.
Un monde de migrants >>>
Pourquoi la mobilité des êtres humains dans le monde d’aujourd’hui prend-elle une telle ampleur ?
Extrait du roman de Romain Puértolas « l’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire ikéa« .
Le film sera bientôt porté à l’écran par Marjane Satrapi. Sortie prévue en 2017.

Texte :

L’homme dit qu’il s’appelait Wiraj (prononcer Virage), qu’ils étaient six dans ce camion et tous soudanais. Il y avait Kougri, Basel, Mohammed, Nijam et Amsalu (prononcer tout cela comme il vous plaira). Hassan, qui s’était fait arrêter par la police italienne, manquait à l’appel. Les sept hommes étaient partis de leur pays, plus exactement de la ville de Djouba dans l’actuel SudSoudan, il y avait de cela près d’un an. Ils avaient vécu depuis lors un périple digne des plus grands romans de Jules Verne.
Depuis la ville soudanaise de Selima, les sept amis avaient traversé la zone frontalière commune au Soudan, à la Libye et à l’Egypte. Là, des passeurs égyptiens les avaient conduits en Libye, d’abord à Al-Koufrah, au sud-est, puis à Benghazi, dans le nord du pays. Puis, ils s’étaient rendus à Tripoli où ils avaient travaillé et vécu pendant huit mois. Une nuit, ils avaient embarqué sur un bateau de fortune, avec soixante autres personnes, afin d’atteindre les côtes de la petite île italienne de Lampedusa. Arrêtés par les carabinieri, on les avait placés dans le centre de Caltanissetta. Des trafiquants avaient facilité leur sortie pour ensuite mieux les séquestrer et demander une rançon à leur famille. Mille euros, une somme astronomique pour eux. La communauté s’était cotisée et on avait payé. Sauf pour Hassan, qui n’avait jamais pu sortir. Les otages avaient été libérés et mis dans un train qui reliait l’Italie à l’Espagne. Ils s’étaient retrouvés à Barcelone, croyant que la ville se trouvait dans le nord de la France, y avaient passé quelques jours avant de réparer leur erreur en prenant un nouveau train pour l’Hexagone, et plus précisément vers Paris. Bref, les clandestins avaient mis presque un an pour parcourir illégalement la même distance qu’un passager en règle aurait parcouru en à peine onze heures de vol. Un an de souffrance et d’incertitude contre onze heures assis confortablement dans un avion.
Wiraj et ses acolytes avaient ensuite traîné trois jours dans la capitale avant de reprendre le train à destination de Calais, dernière étape avant le Royaume-Uni. Ils y étaient restés dix jours, aidés en grande partie par des volontaires de la Croix-Rouge, bénis soient-ils , qui leur avaient donné de quoi manger et un endroit pour dormir. C’est d’ailleurs comme ça que la police connaissait le nombre approximatif d’immigrés illégaux en attente sur la zone. La Croix-Rouge
avait servi deux cent cinquante couverts ? Eh bien il y avait au moins deux cent cinquante clandestins dans le coin.
Pour la police, ils étaient des clandestins, pour la Croix-Rouge, ils étaient des hommes en détresse. C’était déstabilisant de vivre avec une telle dualité et cette peur au ventre.
Cette nuit, vers 2 heures, ils étaient montés dans un poids lourd alors que celui-ci roulait au pas dans la file de véhicules qui s’apprêtaient à prendre le tunnel sous la Manche.

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