Prenez un collègue de lettres, un collègue d’histoire-géographie-éducation civique, tous les deux proches par leur histoire personnelle de la Guerre d’Algérie.
Prenez une première collaboration réussie et fructueuse dans une classe défense et sécurité globale deux ans plus tôt,
Prenez un collège classé en ZEP, au coeur des problématiques franco-algérienne et franco-coloniales
Prenez des artistes locaux, éditeur et photographe,
Prenez des témoins de cette triple guerre civile que fut la guerre d’Algérie…

Les ingrédients

  • Prenez un collègue de lettres, un collègue d’histoire-géographie-éducation civique, tous les deux proches par leur histoire personnelle de la Guerre d’Algérie.
  • Prenez une première collaboration réussie et fructueuse dans une classe défense et sécurité globale deux ans plus tôt.
  • Prenez un collège classé en ZEP, au cœur des problématiques franco-algérienne et franco-coloniales.
  • Prenez des artistes locaux, éditeur et photographe.
  • Prenez des témoins de cette triple guerre civile que fut la guerre d’Algérie…

Présentation du projet éditorial sur les mémoires de la guerre d’Algérie
(extrait de l’ouvrage : « Guerre d’Algérie, mémoires brisées », 2015) par les deux enseignants qui ont mené le projet

Chez moi, comme dans beaucoup de familles d’origine pieds-noirs, la guerre d’Algérie, on n’en parle pas. Jamais, ou alors, avec un timbre de voix particulier, dans un murmure inaudible, entrecoupé de silences et d’ellipses, et pour n’en rien dire. L’Algérie, par contre, où je n’ai jamais mis les pieds, me semble une terre familière, tant les récits nostalgiques de ma grand-mère m’y ont régulièrement emmenée. Pour elle, dont l’esprit est à jamais resté là-bas, alors qu’elle vit en France depuis 1962, pour mon grand-père, dont le silence est éloquent, j’ai déjà essayé par le passé de chercher à comprendre : qu’est-ce que cette guerre ? Pourquoi n’en parle-t-on pas ? Qui sont vraiment les gens qui y ont participé ? Pourquoi est-ce encore un sujet si sensible ? Ces questions aboutissaient toujours au même constat : le sujet est tabou, et nombre des acteurs de ce drame ne sont pas prêts à faire bouger le rideau, pour certains jamais levé, pour d’autres, pas encore tombé.
Lorsque, au printemps 2014, Jérôme Riffault me parle d’un nouveau projet pédagogique, qui proposerait de lever un coin du voile posé sur la guerre d’Algérie, je ne peux pas rester indifférente. C’est bien sûr pour moi l’occasion de retenter un travail d’équipe qui, deux ans auparavant, avait été riche en rencontres, en découvertes, et m’avait convaincue de l’intérêt et du bien-fondé de ce type de démarche au collège. Mais c’est aussi un pan de mon histoire personnelle qu’on viendrait toucher du doigt, une blessure, dont on effleurerait la cicatrice pas vraiment fermée.

Cécile BONNEMAISON-RULLON

Chez moi, c’est une absence, une douleur jamais dite. Un oncle mort au Maroc lors des « évènements »… Pas de guerre, donc pas de morts, donc pas de douleurs, mais des non-dits, individuels et collectifs. Ce mort qu’on découvre pourtant, malgré tout, malgré tous.
Ainsi les guerres menées par la France au Maghreb ont-elles entraîné dans leur tourbillon individus et familles, entraîné et scellé des destins. Retrouver les traces de ces déchirures, essayer d’appréhender un conflit par le biais de ces destins individuels, par ces bouts de parcours a donc été le point de départ de notre démarche.

Jérôme RIFFAULT

Rencontres avec des élèves algériens

Le vécu de la classe défense menée avec Cécile deux ans plus tôt nous avait prouvé que la rencontre et l’échange épistolaire sont des approches didactiques et pédagogiques adaptées à nos élèves.
Nous tombons donc d’accord pour reprendre les mêmes démarches, cette fois-ci en établissant un échange de lettres avec des Algériens francophones d’un niveau comparables aux nôtres. Très vite, en juin 2014, nous trouvons un établissement algérois et un collègue prêt à tenter l’expérience. De ces échanges et de la rencontre avec quatre grands témoins de la guerre d’Algérie (un soldat français, un harki, un(e) pied-noir(e) et un militant(e) du FLN), nous disposerions d’un matériau littéraire propre à une rédaction.

Rencontre avec des témoins directs

Lorsque nous présentons le projet aux troisièmes de la classe Albert Camus, en septembre, nous sommes donc confiants : nous pensons alors être assurés de les faire correspondre avec une classe en Algérie, et nous avons des pistes sérieuses pour deux témoins, un soldat français et une Française pieds-noirs. Nous nous bercions d’illusions.
L’établissement algérois nous fait défaut dès la rentrée, et les très nombreux contacts pris en Algérie, contacts pour la plupart directs par le biais de parents d’élèves de notre collège ou par le biais des institutions éducatives algériennes, n’ont pas abouti. En décembre, nous prenons donc la décision d’abandonner cette partie du projet, pourtant fondamentale.
Robert Mancion et Honorine Bourlieux ont accepté d’emblée de venir parler de leur vécu, de leur Algérie, de leur guerre. La rencontre, c’est d’abord celle d’enseignants avec des personnes soucieuses de partager, pour la toute première fois, leur histoire. Des inquiétudes de leur part et de la bonne volonté. Des échanges de documents, des rencontres, des bavardages… Puis, deux témoignages devant les élèves, aux mois de novembre et décembre. Deux rencontres émouvantes mais vivantes, entre des élèves attentifs et curieux, et des témoins intimidés mais visiblement heureux d’être là.
Il fut moins évident de trouver des harkis ou membres du FLN prêts à échanger sur le sujet. Dès le mois d’octobre, nous avions pris contact avec d’éventuels témoins harkis. A chaque tentative, nous nous sommes heurtés à un refus, avons attendu des réponses qui ne sont jamais venues… Certains se sont rétractés, d’autres se sont longuement excusés… Dire que nous n’avons pas été découragés serait mentir, mais chaque « non » entendu, pour chaque silence, illustrait notre constat initial et justifiait notre démarche auprès des élèves.
Puis, en mars et avril, tout s’est précipité. Avons-nous trouvé Amar Kessous et Kateb Yessad, ou bien est-ce eux qui sommes venus à nous ? Leurs interventions ont en tous cas permis aux élèves d’entendre enfin la voix de ceux qui se taisent, de faire résonner dans leur salle de classe des sons différents, divergents, qu’ils espèrent vous faire retrouver sous leurs plumes.

Rencontre avec les artistes

Parce que plusieurs mondes se sont rencontrés, parce que plusieurs voix se font entendre dans ce livre, il nous a paru évident de faire appel à l’association Les mille univers pour nous aider à donner corps à ce projet. Frédéric Terrier, éminent éditeur, s’est enthousiasmé pour notre idée dès l’été 2014, et nous a apporté ses lumières littéraires. Si un halo artistique a parfois entouré nos échanges, c’est bien grâce à de multiples réunions et à deux séances éditoriales menées avec les élèves, que le livre a pu naître.
La présence de Julien Guezennec sur ce projet tient d’une série de miracles. Le miracle d’une rencontre il y a trois ans, où le photographe berruyer présente à un appel d’offre des photogrammes géants de silhouettes humaines. Vision irréelle de créatures fantastiques. Le miracle d’un premier refus face à notre projet, premier refus qui nous oblige à insister tant l’accroche est bonne, à insister, creuser, nourrir notre projet pour l’expliciter à l’homme de l’art… qui accepte et fait des propositions concrètes, précises pour nos élèves.
Avis commun
Il est toujours difficile de mesurer l’ampleur, l’impact, la résonance d’un projet en cours de réalisation. D’autant plus difficile quand le chemin est semé d’embûches, quand l’inquiétude cède la place aux doutes, voire au découragement. Mais les élèves, les témoins, les partenaires, et même les opposants au projet nous ont portés, nous ont convaincu du bien-fondé de cette réflexion, de la justesse de la démarche.
Difficile d’abord de convaincre les hiérarchies, les possibles financeurs, de toucher à ce morceau d’histoire encore sensible, dans un quartier métissé comme celui où nous avons la chance d’exercer. Difficile ensuite de ne pas subir des remarques, des commentaires décourageants, puis des refus. Tous ces menus obstacles ont été finalement autant de balises sur notre route, autant de signes que notre projet avait une véritable raison d’être et que, à notre modeste échelle, il était temps de lever un bout de voile sur la guerre d’Algérie.
Finalement, ce sont bien les rencontres qui ont permis à ce projet d’exister et de faire mouche. L’ambition de créer le dialogue a été relayée par de nombreux échanges, avec les témoins directs bien sûr, mais aussi avec les partenaires culturels, les artistes, les collègues et surtout, bien sûr les élèves. C’est en corrigeant les derniers brouillons de lettres, en mettant en commun les différents textes, que nous avons pris la mesure de ce qu’ils avaient réalisé. Les voilà auteurs et acteurs de la réconciliation, enrichis, comme nous, par des rencontres inédites. Envers et contre tout, les échanges ont eu lieu, les élèves semblent avoir compris la portée et les enjeux de leur travail. Consciencieusement, leur présence, leurs questions, ont permis à des témoins encore aujourd’hui souvent antagonistes de se rapprocher, leur ont permis de dire ce passé jusque lors tu, silencieux.
Guerre d’Algérie – Mémoires brisées