Que dirait Marc Bloch face aux fake news ? Cette activité d’écriture et d’EMI, à partir du jeu À sa place, demande aux élèves d’expliquer la désinformation d’aujourd’hui avec la méthode de l’historien qui, dès 1921, analysait déjà les fausses nouvelles.
En bref
Niveau : 3e · écrit individuel · 2 séances · production évaluable · lien fort avec l’EMI
Programme : Histoire, thème 1 (fin de la guerre, mémoire, Résistance) · EMC, culture du jugement · EMI (désinformation, sources, vérification)
Compétences (histoire-géographie) :
- Pratiquer différents langages : écrire
- S’informer dans le monde du numérique (identifier et vérifier l’information)
- Raisonner, justifier
- Se repérer dans le temps : mettre en relation passé et présent
Compétences (EMI) :
- Distinguer les sources d’information, s’interroger sur la validité et sur la fiabilité d’une information, son degré de pertinence.
Temps 1 – Jouer à À sa place (≈15 min)
À sa place est un bref jeu d’écriture sur la vie de Marc Bloch, historien et résistant qui entre au Panthéon le 23 juin 2026. À chaque étape — rester ou partir, se taire ou résister — le joueur complète le carnet de Bloch à sa place, puis confronte son choix à celui, documenté, de l’historien. Aucun score : un miroir. Découvrir le jeu et y jouer.
Jouez avec vos élèves, en autonomie ou de manière collective.
En fin de partie, faites noter les écarts entre les décisions des élèves et celles de Bloch.
Temps 2 – Avant la lettre, le débrief (≈10 min)
Après la partie, prenez un temps d’échange : c’est lui qui transforme le jeu en apprentissage.
Trois questions l’ouvrent bien :
- Quel choix de Marc Bloch vous a surpris ?
- Combien de fois avez-vous divergé de Bloch, et pourquoi ?
- Auriez-vous vraiment fait comme lui ?
Orientez l’échange vers l’esprit critique et les sources : revenez sur la scène de la rumeur (1915) et demandez comment on distingue une information vérifiée d’une rumeur. C’est la passerelle directe vers la lettre.
Temps 3 – Réflexion sur les fausses nouvelles et les rumeurs (≈45 min)
A l’aide d’un dossier documentaire, mener une réflexion historique sur le phénomène des fake News
Document 1 – Comment naît une rumeur (1914-1918)
« L’opinion prévalait aux tranchées que tout pouvait être vrai à l’exception de ce qu’on laissait imprimer. On ne croyait pas aux journaux ; aux lettres guère plus […]. D’où un renouveau prodigieux de la tradition orale, mère antique des légendes et des mythes. […] L’agora¹ de ce petit monde des abris et des postes de guet, ce furent les cuisines. Là, une ou deux fois par jour, les ravitailleurs² […] se retrouvaient et bavardaient. […] Puis les corvées […] ramenaient jusqu’au plus avant du front […] les renseignements, vrais ou faux, presque toujours déformés. […] [On aurait pu, sur la carte, ombrer] la zone de formation des légendes. »
Marc Bloch, Réflexions sur les fausses nouvelles de la guerre, 1921 (repris dans l’Apologie pour l’histoire). (source)
¹ agora : place publique, lieu de rassemblement et de discussion (dans la Grèce antique). ² ravitailleurs : soldats chargés d’apporter la nourriture jusqu’aux premières lignes.
Document 2 – « Citez vos sources » (leçon de Bloch à ses élèves, 1914)
« Un historien relate un événement passé ; il ne l’a pas vu ; il parle d’après des témoins ; ces témoins, il faut qu’il les nomme. […] Citer ses témoins, ou, comme on dit, « citer ses sources », est le premier devoir de l’historien. De l’historien seulement ? […] Un camarade vous raconte qu’un de vos amis a commis je ne sais quelle sottise. Avant de le croire, priez-le de vous citer ses sources. Vous découvrirez parfois qu’il n’en avait pas d’autres que sa propre imagination. […] Vous allez à votre tour vous faire l’écho d’un ragot³ quelconque. Avant de parler, demandez-vous si vous pourriez citer vos sources. Il arrivera que vous ne parlerez point. »
Marc Bloch, Leçon prononcée devant ses élèves, Amiens, 13 juillet 1914. (source)
³ ragot : rumeur, médisance que l’on répète sans vérifier.
Document 3 – Pourquoi nos yeux nous trompent (même leçon, 1914)
« Nous ne remarquons pas les choses usuelles. […] Demandez à une personne possédant une montre comment est fait, sur sa montre, le chiffre 6. Souvent elle vous répondra avec précision, et sans hésiter. Or sur la plupart des montres d’hommes le 6 n’existe pas, sa place étant occupée par le cadran des secondes. Nous lisons le chiffre absent, sans remarquer son absence. »
Marc Bloch, Leçon prononcée devant ses élèves, Amiens, 13 juillet 1914 (source).
Document 4 – Captures d’écran prises le 15 avril 2026 sur X. (source).
Capture d’écran de deux publications virales (réseau social, avril 2026). Les croix rouge ajoutée par l’AFP. Une vidéo du départ des astronautes de la mission Artemis II y est présentée comme la « preuve » d’une mise en scène : « les astronautes n’apparaissent pas dans l’objectif des téléphones des spectateurs, donc la scène est truquée, filmée en studio ». La première publication a été vue plus de 750 000 fois.
Démenti : AFP Factuel, « Non, ces photos de téléphones portables ne prouvent pas une mise en scène d’Artémis II », factuel.afp.com/doc.afp.com.A7VA6KE : la vidéo est authentique ; les spectateurs filmaient le décor et la fusée, pas les astronautes, ce qui suffit à expliquer leur absence à l’image.

Le l
Le questionnement
A. Comprendre chaque document
- (Doc 1) Selon Bloch, pourquoi les rumeurs se multiplient-elles dans les tranchées ? Relevez la phrase qui montre que les soldats se méfiaient de l’information officielle.
- (Doc 1) Par quel moyen les nouvelles, vraies ou fausses, circulaient-elles d’un bout à l’autre du front ?
- (Doc 2) Quelle question Bloch conseille-t-il de se poser avant de croire, ou de répéter, une information ?
- (Doc 3) Qu’est-ce que l’expérience de la montre prouve sur notre façon d’observer le monde ?
B. Croiser les documents
- À partir des documents 2 et 3, rédigez la « méthode de Marc Bloch » en trois règles, pour distinguer le vrai du faux.
C. Transférer sur un cas contemporain
- (Doc 4) Avant le démenti : auriez-vous cru cette publication ? Après : par quels moyens l’AFP a-t-elle établi qu’elle était fausse ? Le badge « certifié » du compte est-il une preuve de fiabilité ?
- (Docs 1 et 4) En quoi cette rumeur de 2026 ressemble-t-elle à celles décrites par Bloch en 1914-1918 ? Qu’est-ce qui a changé (le moyen de diffusion), qu’est-ce qui demeure (le mécanisme) ?
- Production écrite — En vous appuyant sur la méthode de Bloch, expliquez en un paragraphe comment vérifier une information vue sur les réseaux sociaux avant de la partager. (8 à 10 lignes)
Temps 4 – Reprise : de Bloch à nos écrans (≈15 min)
La mise en commun dégage la « méthode de Bloch » en trois règles simples
- citer ses sources,
- peser les témoignages plutôt que les compter,
- se méfier de sa propre perception et la confronte au document actuel.
L’essentiel tient en une phrase : ce qui change, c’est le support (les écrans, la vitesse, les images truquées) ; ce qui demeure, c’est le mécanisme de la rumeur, et le remède.
Car le vrai transfert n’est pas un décor « moderne » plaqué sur le cours. Dès 1921, dans ses Réflexions sur les fausses nouvelles de la guerre, Bloch a analysé comment se propagent les rumeurs : il a décrit, il y a un siècle, ce que nos élèves vivent sur leur téléphone. Sa méthode critique de 1914, c’est déjà notre éducation aux médias.
Pour clore, une phrase de Bloch à ses élèves, qui pourrait être adressée aux vôtres : « Le jour où, sur la place publique, vous aurez à prendre part dans quelque grand débat, n’oubliez pas la méthode critique. C’est une des routes qui mènent vers le vrai. » (1914)

